Deutsch
Die Nacht

Cannes, le retour.

Lorsqu'enfin je me retrouve sur le quai de la gare de Cannes à attendre le TGV de 14h06 direction Paris Gare de Lyon, l'espoir luit dans mes yeux vitreux. "Il ne peux plus rien nous arriver d'affreux maintenant" chantonne-je naïvement dans ma tête. Tous les éléments sont réunis pour que mon retour se passe au mieux: j'évite le TGV de 7h, traditionnellement rempli de fêtards très pénibles et malodorants ayant fait nuit blanche, et celui de 11h plein de gens pas éveillés du tout ayant tendance à vomir bruyamment.

Miraculeusement, je suis en forme. Je jubile car c'est la première fois que je quitte le festival en si bon état malgré mes excès, et d'ailleurs à ce propos je voulais faire un gros bisous à l'ensemble de l'industrie pharmaceutique qui m'a bien épaulée durant cette compétition. Cette forme olympique m'assure de pouvoir bosser dans le train et surtout de m'éviter la traditionnelle phase de 48h de black-out post-festoche. Place solo en première, prise électrique pour le portable, iPod vissé sur les oreilles, prête à bosser durant 5h10 pour boucler ce blog et hop salut à l'an prochain. Sur le papier, tout est parfait, c'est sans compter sur un combo connerie ambiante / blague de la SNCF.

En voiture 2, alors que chacun tente de rejoindre sa place dans une ambiance courtoise mais tendue, une vieille cannoise décide de faire chier le monde pour récupérer un siège dans le sens de la marche. Effet de meute: deux types annoncent au troupeau vouloir être l'un à côté de l'autre pour pouvoir travailler jusqu'à Paris. Pendant ce temps, une pseudo star toise le peuple en cherchant la meilleure place à squatter.

Pour vous mettre en situation, imaginez des personnes dans un TGV, avec des badges autour du cou, des grosses cernes, une haleine pas très coquette et des pompes à paillettes.

La meilleure place c'est la mienne, une solo dans le sens de la marche. Je sais que c'est la meilleure, les autres le savent aussi, on le sait tous et on se regarde par en dessous pour bien se faire comprendre qu'on sait tous. Je m'enfonce dans mon siège pour signifier à la meute que je ne bougerai pas. Ma tentative d'intimidation est insuffisante, à peine le TGV s'ébranle que les vautours errants dans l'allée centrale attaquent.

La vieille mise tout sur sa carte vermeille, elle s'approche de moi en boitillant, usant de la célèbre technique dite de la mamie fragile dans la queue du monop'", armée d'un sourire à te faire croire qu'elle a cuisiné des confitures rien que pour toi toute l'après-midi , et d'une voix faible, m'implore:

- "Mademoiselle, accepteriez-vous de changer de place avec moi ? Je suis malade lorsque je voyage dans le sens inverse de la marche…"

- "Moi aussi", je réponds.

C'est faux, je m'en cogne du sens dans lequel je suis assise, je lui laisse pas ma place juste pour l'emmerder.

On se fait plaisir comme on peut.

Je suis concentrée comme les mecs à la fin de Koh Lanta debouts sur des poteaux, je fixe un point au lointain, mâchoires serrées, pour éviter de m'apitoyer sur le sort de la vieille dame qui implore.

Cette dernière ronchonne un pamphlet sur la politesse à mon attention avant de s'éloigne vers sa victime suivante. Pendant ce temps, c'est la cohue dans le couloir à cause des deux mecs qui veulent être l'un à côté de l'autre pour bosser et de la starlette figée en plein passage dont le regard se déplace du carré dans lequel elle est censée poser son cul à mon siège.

Soudain esclandre en fond de wagon, deux personnes revendiquent la même place. Après 10 minutes d'engueulade, les combattants réalisent qu'ils se sont vu attribuer le même numéro de siège, et se trouvent ainsi un ennemi commun; la SNCF, qui se débarrassera de ces "mais c'est un scandale !" d'un très professionnel "ben c'est une erreur informatique, ça arrive. Mais là le TGV est plein…Débrouillez-vous.", abandonnant la voiture 2 à une configuration chaise musicale dans une ambiance Saw VIII/western. C'est d'ailleurs à ce moment que débarque un indien coiffé d'un chapeau de cow-boy, venu réclamer en américain l'usufruit de la place 34, et foutant encore plus la merde dans notre merdier.

SCANDALE. REVOLTE. Ambiance et passagers survoltés, si l'indien ne ment pas, alors l'un de nous doit être un clandestin, un justicier du fond du wagon propose alors que nous nous montrions nos billets. Face à l'hésitation générale, la voix de la vieille s'élève: "qui n'est pas censé être en voiture 2 ?!" Personne ne se dénonce.

Moi j'hésite à lever la main juste pour demander "et surtout, qui, mais QUI a pété ?", mais préfère faire profil bas, ne me sentant pas concernée par le procès à venir.

Pour m'occuper, j'observe le type assis de l'autre côté du couloir. Depuis le début du drame il ne moufte pas, le regard plongé dans des documents estampillés "secret défense"; ça cause de Libye, y a des plans, et il surligne des mots.

Avis à la CIA: j'ai pas réussi à lire par dessus son épaule alors venez pas m'enlever chez moi, je vous jure j'ai tout oublié.

La star choisit ce moment de chaos pour m'interpeller, elle commence comme ça:

- Cela vous ennuierait d'échanger de place avec moi ? Normalement je voyage toujours à des places solo, sinon… Les gens me parlent durant tout le trajet, comme je suis connue… Et ça devient vite insupportable.

Notez que je me retiens de rire. L'élégance m'empêche de vous livrer le nom de cette femme, mais sachez que si vous le connaissiez, on se roulerait par terre ensemble.

- Moi aussi les gens me parlent aujourd'hui, et ça devient insupportable, en effet.

Bien entendu elle ne relève pas et continue:

- Alors c'est ok ?

- Non c'est pas ok.

La célébrité outrée me foudroie du regard et repart dans son carré, pour me foudroyer en continu pendant 5h10. Heures durant lesquelles absolument personne ne lui adressera la parole, soit dit en passant.

Ce qui nous manque dans cette voiture, c'est un Chuck Norris assisté d'un champion du monde de Tetris. Les gars ils entreraient, ils analyseraient la situation en 2 secondes, décideraient pour tout le monde, et plus personne chipoterait jusqu'à Paris.

L'histoire de la place fantôme se règle lorsque le monsieur de la CIA quitte mystérieusement le wagon avec tous ses documents secrets sous le bras, cédant ainsi ses 50 centimètres d'intimité à la perdante de la chaise musicale précédente. Quelques minutes plus tard, l'indien au chapeau de cow-boy part faire caca (ou assassiner le mec de la CIA). Nous sommes désormais tous assis, instant de répit, chacun baisse sa garde, certains se laissent même aller jusqu'à s'assoupir. Comme c'est la guerre, je garde les deux yeux bien ouverts, prête à défendre mon territoire solo dans le sens de la marche au prix de ma vie et de ma dignité.

Je crève d'envie d'un expresso, mais je sens le regard de la mamie dans mon dos, aux aguets et je sais que ma pseudo star fait semblant de dormir derrière ses lunettes de soleil, prête à bondir sur ma place sitôt celle-ci libérée de mon arrière-train, sans compter que je suis pas à l'abri d'un retour de la CIA si l'indien cow-boy l'a pas buté en allant faire caca.

Désespérée, j'envisage alors de faire appel à un complice se trouvant également dans ce TGV de 14h06, une personne de confiance qui pourrait garder ma place sans se laisser manipuler par tous les mécréants de la voiture 2, pendant que je me rendrais faire la queue dans la file d'attente de la voiture-bar et entendre 10 000 fois la même blague trop hi-la-rante; "hey je suis badge rose, j'passe avant toi !" "Pour moi ce sera une coupe de champagne ! Comment ça c'est pas un open bar ?!"

Arrête t'es trop drôle je décède là.

J'ai bien quelques connaissances dans ce train, mais la mission est trop importante, je décide de laisser tomber et me concentre sur mon envie de pisser.

Faut dire qu'au bout de deux heures et demi de trajet, on a TOUS envie de pisser, et ça nous rend bizarres. Nos postures sont de plus en plus crispées, nos gestes de plus en plus étudiés, rien ne doit compresser notre vessie, l'explosion nous guette à chaque caillou sur les rails.

La starlette me fixe en buvant doucement de l'eau et en secouant la bouteille.

Madame elle fait plein de bruits d'eau rien que pour me faire aller aux toilettes !

Nous sommes devenus des animaux, plus de règles, guerre sale. Alors je relève la babine pour montrer mes canines à la starlette et grogne. Elle rengaine alors sa bouteille lentement. Je commence à penser à l'éventualité d'uriner dans la canette de Coca qui trône sur ma tablette à côté du macbook ouvert sur lequel je n'ai toujours pas tapé un mot, trop absorbée par les intrigues se nouants dans la voiture 2.

Puis d'un coup, pof c'est la gare de Lyon. Je ne sens plus mes membres inférieurs, à cause de ma vessie qui doit probablement appuyer sur ma moëlle épinière. Paradoxalement je suis totalement déshydratée, et j'ai comme un goût de sang dans la bouche. Mais la guerre n'est pas terminée; place désormais à l'inévitable et ridicule course pour arriver en preum's à la station de taxi en façade du bâtiment, alors adieu la dignité et...

Course de meufs hystériques avec des grosses cernes et des tongs à paillettes poussant des valises de 25 kg à travers la gare de Lyon tout en serrant les cuisses pour contenir leur vessie.

Je vous demande de fermer les yeux une seconde pour imaginer cette scène.

Il se trouve que grâce à une sortie de piste de la starlette, je gagne la course.

Faudrait aussi préciser qu'il y a 100 taxis pour 10 péquins, mais ça minimise mon exploit.

Le taxi me jette chez moi. Terrassée par la fatigue de cette guerre ferroviaire, paralysée par ma vessie géante, boiteuse de cette foulure faite pendant la course, je m'effondre face contre matelas sur mon lit. S'en suivra un black out de 48 heures.

Et la sélection ? La compétition officielle ? Les prix ? Lars von Trier ? Les marches ? Les stars ? Le Festival International du Film de Cannes ?

Franchement ? J'en sais rien. Et je crois que je m'en fous.

Bisous !

Cannes jour… 6 ? 7 ? 342 ?

Tous les ans c'est la même chose, dès le début de la seconde semaine du festival, l'harassement s'abat sur la Croisette. Les brushings s'affaissent, les poils repoussent, les manucures s'écaillent, les vêtements se froissent, et le teint se fait gris. Le pire, c'est qu'on s'en fout de ne plus ressembler à rien, on est en mode automatique, ambiance tongs, camping et lassitude. Cette petite crise durera 48 heures.

C'est le moment où les rédactions qui en ont les moyens changent les équipes; les critiques usés rentrent à Paris, alors que leurs confrères frais débarquent remontés comme des coucous dans le Palais des Festoches.

Pour les autres, ceux qui se tapent le festival en intégralité, le moral est au bas fixe, l'espérance de vie a mal à sa tête, et on commence à compter en dodos.

- Tu rentres quand toi ?

- Dans quatre dodos… J'en peux plus... Et toi ?

- Je me casse demain.

- Oh la chance !

Beaucoup sont également sujets au spleen cannois. Au matin du 6ème jour, on se lève et ça va plus, c'est comme un cafard du dimanche soir qui trottinerait allègrement sur le carrelage de notre neurone jusqu'au mercredi. La grosse blatte cannoise. Aussi les festivaliers désabusés cherchent à retrouver leur sérénité et pour cela appellent-ils leurs mamans, meilleurs amis, épouses ou maîtresses, maris ou amants, en quête de réconfort et de normalité. Il suffit de faire le tour des terrasses à l'heure du petit-déjeuner pour observer les époux volages usés d'avoir dragué avec plus ou moins de succès de la Irina et de la Cynthia durant presque une semaine. Ils fixent la mer, derrière une paire de Ray-Ban leurs yeux vitreux et injectés de sang se noient de larmes, et ils s'effondrent. Les rois de la nuit et du cigare cubain abandonnent leur superbe pour saisir leur Blackberry et larmoyer auprès de leurs femmes abandonnées dans leurs doux foyers. Alors que samedi, être sur la A-list d'Albane Cleret pour fouler la terrasse de sa place to be au sommet du Mariott était leur Everest, au matin du mardi, ils n'aspirent plus qu'à toucher du doigt leur quotidien.

- Allo Toutouille ? Tu me manques. Dis… Tu me feras de la blanquette dimanche quand je rentre ? Tu sais Toutouille, je t'aime. Et j'aime ta blanquette Toutouille.

Toutouille soupire. Toutouille, son mec lui fait le même plan tous les ans; pas de news pendant 5 jours, puis avalanche de sms et de déclarations pleurnichardes. Toutouille, ça la gonfle sévère et elle crachera dans la blanquette de veau.

La Croisette ralentit, et si la queue aux projections presse de 8h30 ne débande que peu, les ronflements dans la salle constituent la BO officielle de tous les films en compétition.

Entre festivaliers, finie l'excitation des premiers jours, la course aux pass et aux invitations, désormais on s'échange des astuces automédication.

- Alors moi le matin, je prends du citrate de bétaïne, un malox et une vitamine C avec un litre de Volvic, un mercalm et deux aspirines, et ça va pas mal…. ça me fait tenir jusqu'à quasi 13 heures.

Oubliez la coke et le champagne, dans les open-bars on commence à réclamer des sodas, des smoothies, et de la soupe. On pense aux 5 fruits et légumes par jour, on fantasme sur l'idée d'une plâtrée de coquillettes devant Zone Interdite, et on a l'impression de vivre à Cannes depuis toujours. On n'aime pas trop ça.

Pire encore; le "t'as pas une capote ?" cannois a été remplacé par "t'as pas un smecta ?"

Et ça, c'est moche. Vivement jeudi.

Ne plus boire de vodka à Cannes. JAMAIS.

Hier, c'était confus dans ma tête. La veille, j'avais été occupée jusqu'à très tard à analyser la nuit cannoise et à saborder mon existence.

Je vous livre la primeur de mes conclusions:.

- Plus c'est gratis plus les gens se plaignent. Je me suis même entendue penser: "oh dis donc ils abusent avec leur open bar où faut faire la queue pendant 5 longues minutes avant de siroter un délicieux cocktail gratuit à ce concert gratuit de cette villa où j'ai été transportée gratuitement ! Scandale gratuit !" Ça rend crétin, Cannes, pour peu qu'on le soit déjà un peu (crétin, pas cannois), ben ça n'arrange rien.

2- Je tiens pas la vodka, je me mets à raconter n'importe quoi et surtout ça me rend paranoïaque. Je ne dois plus boire de vodka, jamais. Ci-dessous la liste de mes exploits de la nuit directement liés à l'absorption de ce poison en vente libre.

Je croise un camarade dans cette villa, il est très joliment accompagné d'une jeune femme beaucoup trop belle pour être gratuite, aussi je me fends d'un tonitruant "t'es venu avec une escort ?" Très tonitruant. Trop tonitruant.

Alors que je m'apprête à monter dans un bus municipal afin de rejoindre la Croisette, je tombe nez-à-nez avec un mec, nous nous dévisageons, on sait qu'on se connait mais on sait plus d'où.

- On se connaît ? lance-t-il.

- Oui on a couché ensemble l'an dernier, lui réponds-je très sérieusement.

En fait c'était de l'humour.

Visiblement sa nana n'a pas apprécié. Elle n'a surtout pas apprécié que son mec réfléchisse vraiment fort après mon affirmation.

Réalisant que je me dois d'éponger cette vodka qui rend mon humour compréhensible uniquement par moi-même (et encore), j'accompagne des camarades au restaurant afin de m'envoyez une plâtrée de pâtes. Mon voisin est un charmant critique de Grazia, nous papotons, je lui avoue qu'avant j'étais attachée de presse, il commence à me regarder de travers, prêt à sortir son crucifix et son ail, puis j'ajoute," mais t'étais pas journaleu aux Inrocks à cette époque ? Du genre à jamais venir à mes projos presse et à jamais répondre à mes messages ?" Il acquiesce, et je m'exclame "mais oui je me souviens, je t'appelais le connard des Inrocks !" AMBIANCE. Il rit poliment mais me blackliste mentalement.

Puis soudain, vers 2 heures du matin, la Croisette se met à vibrer au son de l'info DSK.

A ce moment là je suis en train de draguer mollement un mec, lequel, après avoir pris un appel, m'annonce que DSK, New-York, Sofitel blabla. Ne voyant pas du tout de quoi il cause mais souhaitant profiter de l'occasion pour me la jouer cinéphile, je rétorque "DSK ? Il est en compét' officielle ? Mais c'est pas demain qu'il monte les marches ?"

Je passe pour une abrutie auprès du mec (ce qui n'est pas forcément un handicap dans la drague), et on m'explique l'histoire que je n'écoute qu'à moitié et à laquelle je réplique: "AHAH c'est trop drôle il m'est arrivé exactement la même chose qu'à DSK pas plus tard qu'hier !"

Stupeur dans l'assemblée, aussi me dois-je de préciser que la veille, alors que je me trimballais nue dans ma piaule en réfléchissant à mon sombre avenir, la femme de chambre est entrée. Et qu'en plus le jour-même j'ai oublié mon portable sur mon lit.

C'EST FOU, NON ?

On me réplique sèchement que c'est pas drôle. Je réponds que non, c'est pas drôle, et que la femme de chambre a vraiment du passer un vilain moment visuel.

Je crois que c'est là que je me grille définitivement avec ma cible mâle.

Alors je passe boire un coup au Petit Majestic (c'est un lieu de rdv bien connu des festivaliers, on picole de la bière dans la rue, dans des gobelets en plastique, et c'est fort cool), où je rejoins un groupe d'amis. N'ayant pas grand chose à raconter sur les films que j'ai pas vu (l'ensemble de l'ensemble des compétitions, donc), je me raccroche à un bruit entendu la veille et m'exclame "oh z'avez vu la grosse lose le soir de la projo du Schatzberg ? Le son qui déconnait ? Le mono en stéréo ? Trop la honte quoi." Le gars en face de moi me dévisage et articule sombrement "oui c'est moi le responsable de la salle et je me suis fait pourrir par Faye Dunaway en personne, puis j'ai pris un micro qui fonctionnait pas pour annoncer à une salle pleine de journalistes pas contents qu'il y avait un problème de son. Sans son dans mon micro." Je lui réponds en riant grassement que c'est trop LOL, il tourne les talons et retourne se commander une bière. Visiblement il était encore trop tôt pour faire de l'humour avec ça.

Lasse de donner dans la gaffe, je rentre me coucher, je vois un sms de mon cher et tendre me demandant si je passe une bonne soirée, que je traduis par "te tapes-tu un inconnu dans une chambre d'hôtel, ma chérie ?" Malgré l'heure tardive je décide de répondre pour le rassurer en lui expliquant que je me suis tapée personne rapport au fait que ma target m'a pris pour une débile à cause de DSK, car nous savons à quel point il est dur pour les conjoints et autres amants restés à Paris de survivre au festival, surtout lorsqu'ils voient passer ce genre de tweets. (oui, ioudg, c'est moi)

C'est de l'humour cannois.

C'est encore de l'humour Cannois.

Donc je réponds au sms de monsieur en lui tapant un "sui bien rentrer pa tro bu hihi" auquel il répond un "t'es certaine que ça va ? T'as fait quoi de beau ?", et c'est là que je décide de lui sortir ma super blague "ce qui se passe à Cannes reste à Cannes ;-) "

J'attends alors un "lol, tu es trop drôle mon amour", je récolte un "…"

MALAISE.

Donc plus de vodka.

Et toi ? T’écris sur quoi aujourd’hui ?

Jour 4. Là où les critiques barbouillent des colonnes entières de super phrases trop bien tournées avec de l'adjectif en veux tu en voilà, le pigiste censé pondre du billet d'ambiance commence à se fêler le cortex à la recherche d'un sujet.

Le problème étant que concernant le Festival, tout est marronnier, Cannes est un marronnier, nous sommes des marrons, plein de petits marrons accrédités qui cherchons des glands pour varier un peu le menu.

Donc nous devenons tous dingues et errons hagards sur la Croisette à la recherche DU truc inédit à narrer au lecteur blasé.

En attendant on meuble en racontant nos journées, nos soirées, nos nuits, nos réveils et en détaillant ce qu'on a pris au petit-déjeuner. Pour le coup on se tape d'énormes petit-déjeuners, car cela nous donne plus de choses à raconter.

On saute énormément de lignes, aussi.

Oui, on fait ça.

Ouais.

C'est pas très pro, mais bon, ça fait genre c'est long.

Puis on raconte comment on n'arrive pas à raconter.

Puis on raconte ce qu'on a bouffé pendant qu'on racontait ce qu'on n'arrivait pas à raconter.

Parfois on papote entre nous, on se concerte, on déprime ensemble.

- T'écris quoi toi demain ?

- Je pensais causer des gens qui passent 15 jours au pieds des marches sur leur escabeau.

MERDE JE VOULAIS LE FAIRE, C'ÉTAIT MON SUPER SUJET UNDERGROUND INÉDIT MÉGA SURPRISE AVEC ANGLE RÉVOLUTIONNAIRE.

Mais comme on est plein de ressources, on rebondit, on va plus loin, et fièrement, on rétorque:

- Moi je vais faire une interview téléphonique d'un fabriquant d'escabeaux ! C'est un Dijonnais.

Mais l'autre en face ne se démonte pas. Surenchère.

- Et bien moi je vais aller à Dijon rencontrer le mec pour qu'il me parle de la chaine de fabrication !

- Et moi je prends un billet pour la Chine pour faire une note de blog sur l'usine de traitement des matières premières des escabeaux !

- Et moi je vais dans un gisement de fer au Kazakhstan pour parler de l'extraction des matières premières !

- Moi je me fais embaucher dans la mine pour écrire un papier "vécu", "comment j'ai extrait du fer en Kazakhstan".

Bref on s'éloigne légèrement du sujet de base, lequel est - je pense qu'il est bon de le rappeler car parfois on s'y perd - le Festival International du Film.

Finalement on devient un peu… fou, alors on se met à penser à l'envers et cette idée de génie s'empare de nous pour ne plus nous lâcher: et si au lieu d'attendre l'événement on le créait ?

Donc on établit des scénarios.

Premier projet: Rentrer dans le théâtre Lumière (salle de projection principale du Palais des festoches) et tuer un max de personnes avec un Glock (NB: viser les badges roses avec pastille ou les rouges, mais pas les verts ni les jaunes, tout le monde s'en fout).

Attention c'est pas si simple que ça en a l'air, y a des freins. Déjà faut faire la queue pendant trois plombes pour réussir à pénétrer dans le Palais, ensuite arrive la fouille du sac et étant donné que t'as déjà du mal à rentrer dans la salle avec un paquet de Kinder Schoko-Bons, t'es en droit de te dire qu'avec un flingue ça pourrait être tendu. Cela dit... On peut éventuellement jouer sur le vide de la réglementation au sujet des objets autorisés. Les Kinder Schoko-Bons et les armes blanches sont prohibés dans les salles de projection, mais concernant le Glock, rien n'est clairement spécifié. En revanche faut taper son papier avant de perpétrer la tuerie, sinon ce sont les petits copains qui profitent de NOTRE truc inédit, et c'est super lose. En plus de la prison et tout.

Second projet: avoir des relations sexuelles avec une star, et narrer ceci par le détail, avec illustration, si possible.

Sauf qu'ici, les mecs, ils ont le choix entre toi - inconnue au teint gris d'une totale banalité - et des bombes atomiques option jambes de 2m13, et double airbag conducteur. Petit pot VS super carrossée, y a même pas de combat. Le pire étant que même s'ils misaient sur la beauté intérieure, ces meufs gagneraient. Elles doivent avoir des rates sublimes.

Alors on baisse les bras. Comme ces histoires de tuerie et de coucherie sont trop compliquées à organiser, on se rabat sur le Kazakhstan, puis finalement sur la Chine, puis sur Dijon, puis retour à Cannes, détour par les escabeaux et là, alors qu'on allait se faire harakira avec une clé USB, le miracle.

Le. Miracle.

Il pleut sur Cannes !

JOIE ! On va pouvoir parler de la montée des marches sous la pluie, des cheveux qui frisottent et des vendeurs de parapluie à la sauvette, et ça va être totalement original, car nous serons le seul à avoir eu cette idée.

Merci la météo. Merci l'anticyclone des Açores. Merci tous les bidules atmosphériques qui font que parfois de l'eau tombe du ciel. MERCI.

I got a feeling.

Je déambulais dans la rue, rejoignant mon bureau cannois, en réfléchissant à ce que j'allais vous raconter, je voulais vous causer de ces enfoirés de journalistes qui vous spoilent tous les films, partant du principe qu'étant donné que vous avez un badge autour du cou, vous les avez vu.

Je suis la preuve vivante que le badge ne signifie rien. Et puis je suis une piètre critique, dénuée de toute culture cinématographique et allergique aux films bruyants, donc mes avis sont plutôt inintéressants: "salle sympa, température correcte malgré léger courant d'air froid (problème de clim ?), siège confortable sans allergènes, voisin ronflant, et scène de tirs très agressive en minute 53. Note globale: 6/10." Voilà, ça sert à rien. Je sers à rien, alors je continue mon histoire qui sert pas à grand chose non plus.

Ah merde, j'ai spoilé la fin.

Bon, je déroule quand même, quitte à m'enfoncer autant toucher le fond. Faut quand même que vous sachiez pourquoi j'ai pas pu taper cette note sur les journalistes qui racontent les twists des films et que je vous explique que c'est de la faute de West Side Story et des Black Eyed Peas.

Ah fuuuuu re spoiler.

Donc... Je déambulais dans la rue, lorsque je me suis prise une cagole pleine tronche. Bam.

Avant d'entrer dans les détails de cet accident, je dois préciser que les cannois ne peuvent pas blairer les festivaliers. Surtout ces connards de parisiens badgés qui viennent squatter leur bled et foutre la merde en les regardant de haut. Faut dire qu'on leur rend bien, en squattant leur bled et foutant la merde et en les regardant de haut. Donc ma cannoise repère direk mon accréd' et m'agresse comme quoi blablabla. Je sais plus ce qu'elle a dit. Je fixais son incroyable brushing lequel ne bougeait absolument pas malgré les gesticulations de la grognasse. Fascinant. On n'a pas rempli de constat rapport au fait qu'on était à pieds, puis elle s'est cassée en me traitant de conne, et moi en la traitant de vieille cagole, et j'ai continué à déambuler, jusqu'à ce que trois minutes plus tard, BAM, seconde cannois en facial. Un mâle cette fois-ci

J’ai compris ce qui n'allait pas à Cannes et qui fait que les festivaliers déambulant dans la ville passent leur temps à percuter des cagoles accessoirisées de yorkshire tous les six pas. J'ai longtemps cru que c'était à cause de l'alcool, mais ça c'était avant d'avoir compris. J’ai longtemps observé, percuté plusieurs autres autochtones, repassé les scènes au ralenti dans ma tête, et j’ai compris, donc.

C'est rare que je comprenne un truc, d'où la redondance un peu lourde. Très lourde. Mais attention, j'ai pas fini d'être lourde.

OH ZUT TROISIÈME SPOILER.

Donc il y a plusieurs facteurs, c'est technique, mais ce que je peux vous dire, c'est que c'est pas de la faute du trottoir.

Pour commencer il a le sens du flux.

Les parisiens marchent à droite du trottoir. Les cannois marchent à gauche du trottoir. Ce qui n’est pas logique mais nous préférerons y voir une influence anglaise plutôt que d’ouvrir ici un quelconque débat politique.

Donc c’est le merdier. Mise en situation. Je marche à droite du trottoir pour me rendre au palais des festival, une cannoise marche à gauche du trottoir en quittant le palais des festivals et donc BAM collision, c'est inévitable. Multipliez ça par 20 000 et constatez l'ampleur du bouzin.

Ces cons n'en restent pas là car ils se permettent également de doubler par la droite.

J'ai dit cons ?

Non mais faut relativiser, ici c'est la guerre, ok ? On s'aime pas. On s'appelle tous les cons et ça fonctionne très bien comme ça depuis 64 éditions.

En plus de marcher du mauvais côté, ces cons, donc, ils sont lents. MAIS LENTS. Et donc AGAÇANTS.

Cela dit, ils pourraient se contenter d'être agaçants qu'on serait pas malheureux, mais non, car y a des dommages collatéraux. Et ce ne sont ni la douleur des chocs, ni la violence des insultes qu'on s'envoie à la tronche qui me minent. C'est un truc bien pire, mais faut se mettre en situation pour comprendre (oui, encore).

Alors... Admettons qu'un groupe de cannois que nous appellerons groupe des cons se dirige de A vers B, sur la gauche du trottoir, n'est-ce pas. Un groupe de parisiens que nous appellerons groupe des cools, se dirige de B vers A, sur la gauche du trottoir. Ces deux groupes évoluent entre les grappes de touristes, lesquels marchent au milieu comme si la croisette elle appartenait à leur père, mais eux on les compte pas, sinon on va vraiment rien comprendre à mon propos.

Je suis pas certaine, de toute façon, que qui que ce soit captera quoi que ce soit à mon propos vaseux aujourd'hui.

Revenons à nos deux groupes, les cons et les cools. On est au jour 3 du festival, chaque individu s'est déjà pris une bonne centaine d'humains dans la gueule donc a appris à regarder un peu devant lui avant de tracer sa route. Aussi les groupes se voient venir de loin, mais aucun n'accepte pour autant de se décaler, néanmoins ils freinent. Et là, l'enfer, on se retrouve dans une configuration West Side Story. Donc je m'attends à tout moment à ce qu'un type du groupe des cools s'avance de trois pas vers le groupe des cons pour se mettre à chanter et qu'une meuf du groupe des cons fasse de même vers les cools pour lui envoyer la réplique d'une voix irritante. Et je DÉTESTE les comédies musicales.

Mais y a pire.

Oui.

Le pire, c'est quand un groupe de cools double un groupe de cons (forcément, ils se trainent et la perspective de se faire doubler par les cools ne les fait pas accélérer le pas, car ils n'ont aucun sens de la compétition). Durant quelques instants, les deux groupes se retrouvent donc au coude à coude, à la même hauteur, prenant toute la largeur du trottoir.

Jésusmariejoseph.

Configuration flashmob.

Stupeur.

Et je commence à entendre le tut tut tut tut tut tut tut tut tut tut tut dans ma tête.

ET JE DÉTESTE LES BLACKS EYED PEAS.

Tout ça pour dire que je déambulais sur la croisette en pensant à cette note sur les critiques qui spoilent en critiquant, mais que j'ai pas pu la taper à cause de West Side Story et des Black Eyed Peas qui m'ont mis la haine.