Cannes, le retour.
Lorsqu'enfin je me retrouve sur le quai de la gare de Cannes à attendre le TGV de 14h06 direction Paris Gare de Lyon, l'espoir luit dans mes yeux vitreux. "Il ne peux plus rien nous arriver d'affreux maintenant" chantonne-je naïvement dans ma tête. Tous les éléments sont réunis pour que mon retour se passe au mieux: j'évite le TGV de 7h, traditionnellement rempli de fêtards très pénibles et malodorants ayant fait nuit blanche, et celui de 11h plein de gens pas éveillés du tout ayant tendance à vomir bruyamment.
Miraculeusement, je suis en forme. Je jubile car c'est la première fois que je quitte le festival en si bon état malgré mes excès, et d'ailleurs à ce propos je voulais faire un gros bisous à l'ensemble de l'industrie pharmaceutique qui m'a bien épaulée durant cette compétition. Cette forme olympique m'assure de pouvoir bosser dans le train et surtout de m'éviter la traditionnelle phase de 48h de black-out post-festoche. Place solo en première, prise électrique pour le portable, iPod vissé sur les oreilles, prête à bosser durant 5h10 pour boucler ce blog et hop salut à l'an prochain. Sur le papier, tout est parfait, c'est sans compter sur un combo connerie ambiante / blague de la SNCF.
En voiture 2, alors que chacun tente de rejoindre sa place dans une ambiance courtoise mais tendue, une vieille cannoise décide de faire chier le monde pour récupérer un siège dans le sens de la marche. Effet de meute: deux types annoncent au troupeau vouloir être l'un à côté de l'autre pour pouvoir travailler jusqu'à Paris. Pendant ce temps, une pseudo star toise le peuple en cherchant la meilleure place à squatter.
Pour vous mettre en situation, imaginez des personnes dans un TGV, avec des badges autour du cou, des grosses cernes, une haleine pas très coquette et des pompes à paillettes.
La meilleure place c'est la mienne, une solo dans le sens de la marche. Je sais que c'est la meilleure, les autres le savent aussi, on le sait tous et on se regarde par en dessous pour bien se faire comprendre qu'on sait tous. Je m'enfonce dans mon siège pour signifier à la meute que je ne bougerai pas. Ma tentative d'intimidation est insuffisante, à peine le TGV s'ébranle que les vautours errants dans l'allée centrale attaquent.
La vieille mise tout sur sa carte vermeille, elle s'approche de moi en boitillant, usant de la célèbre technique dite de la mamie fragile dans la queue du monop'", armée d'un sourire à te faire croire qu'elle a cuisiné des confitures rien que pour toi toute l'après-midi , et d'une voix faible, m'implore:
- "Mademoiselle, accepteriez-vous de changer de place avec moi ? Je suis malade lorsque je voyage dans le sens inverse de la marche…"
- "Moi aussi", je réponds.
C'est faux, je m'en cogne du sens dans lequel je suis assise, je lui laisse pas ma place juste pour l'emmerder.
On se fait plaisir comme on peut.
Je suis concentrée comme les mecs à la fin de Koh Lanta debouts sur des poteaux, je fixe un point au lointain, mâchoires serrées, pour éviter de m'apitoyer sur le sort de la vieille dame qui implore.
Cette dernière ronchonne un pamphlet sur la politesse à mon attention avant de s'éloigne vers sa victime suivante. Pendant ce temps, c'est la cohue dans le couloir à cause des deux mecs qui veulent être l'un à côté de l'autre pour bosser et de la starlette figée en plein passage dont le regard se déplace du carré dans lequel elle est censée poser son cul à mon siège.
Soudain esclandre en fond de wagon, deux personnes revendiquent la même place. Après 10 minutes d'engueulade, les combattants réalisent qu'ils se sont vu attribuer le même numéro de siège, et se trouvent ainsi un ennemi commun; la SNCF, qui se débarrassera de ces "mais c'est un scandale !" d'un très professionnel "ben c'est une erreur informatique, ça arrive. Mais là le TGV est plein…Débrouillez-vous.", abandonnant la voiture 2 à une configuration chaise musicale dans une ambiance Saw VIII/western. C'est d'ailleurs à ce moment que débarque un indien coiffé d'un chapeau de cow-boy, venu réclamer en américain l'usufruit de la place 34, et foutant encore plus la merde dans notre merdier.
SCANDALE. REVOLTE. Ambiance et passagers survoltés, si l'indien ne ment pas, alors l'un de nous doit être un clandestin, un justicier du fond du wagon propose alors que nous nous montrions nos billets. Face à l'hésitation générale, la voix de la vieille s'élève: "qui n'est pas censé être en voiture 2 ?!" Personne ne se dénonce.
Moi j'hésite à lever la main juste pour demander "et surtout, qui, mais QUI a pété ?", mais préfère faire profil bas, ne me sentant pas concernée par le procès à venir.
Pour m'occuper, j'observe le type assis de l'autre côté du couloir. Depuis le début du drame il ne moufte pas, le regard plongé dans des documents estampillés "secret défense"; ça cause de Libye, y a des plans, et il surligne des mots.
Avis à la CIA: j'ai pas réussi à lire par dessus son épaule alors venez pas m'enlever chez moi, je vous jure j'ai tout oublié.
La star choisit ce moment de chaos pour m'interpeller, elle commence comme ça:
- Cela vous ennuierait d'échanger de place avec moi ? Normalement je voyage toujours à des places solo, sinon… Les gens me parlent durant tout le trajet, comme je suis connue… Et ça devient vite insupportable.
Notez que je me retiens de rire. L'élégance m'empêche de vous livrer le nom de cette femme, mais sachez que si vous le connaissiez, on se roulerait par terre ensemble.
- Moi aussi les gens me parlent aujourd'hui, et ça devient insupportable, en effet.
Bien entendu elle ne relève pas et continue:
- Alors c'est ok ?
- Non c'est pas ok.
La célébrité outrée me foudroie du regard et repart dans son carré, pour me foudroyer en continu pendant 5h10. Heures durant lesquelles absolument personne ne lui adressera la parole, soit dit en passant.
Ce qui nous manque dans cette voiture, c'est un Chuck Norris assisté d'un champion du monde de Tetris. Les gars ils entreraient, ils analyseraient la situation en 2 secondes, décideraient pour tout le monde, et plus personne chipoterait jusqu'à Paris.
L'histoire de la place fantôme se règle lorsque le monsieur de la CIA quitte mystérieusement le wagon avec tous ses documents secrets sous le bras, cédant ainsi ses 50 centimètres d'intimité à la perdante de la chaise musicale précédente. Quelques minutes plus tard, l'indien au chapeau de cow-boy part faire caca (ou assassiner le mec de la CIA). Nous sommes désormais tous assis, instant de répit, chacun baisse sa garde, certains se laissent même aller jusqu'à s'assoupir. Comme c'est la guerre, je garde les deux yeux bien ouverts, prête à défendre mon territoire solo dans le sens de la marche au prix de ma vie et de ma dignité.
Je crève d'envie d'un expresso, mais je sens le regard de la mamie dans mon dos, aux aguets et je sais que ma pseudo star fait semblant de dormir derrière ses lunettes de soleil, prête à bondir sur ma place sitôt celle-ci libérée de mon arrière-train, sans compter que je suis pas à l'abri d'un retour de la CIA si l'indien cow-boy l'a pas buté en allant faire caca.
Désespérée, j'envisage alors de faire appel à un complice se trouvant également dans ce TGV de 14h06, une personne de confiance qui pourrait garder ma place sans se laisser manipuler par tous les mécréants de la voiture 2, pendant que je me rendrais faire la queue dans la file d'attente de la voiture-bar et entendre 10 000 fois la même blague trop hi-la-rante; "hey je suis badge rose, j'passe avant toi !" "Pour moi ce sera une coupe de champagne ! Comment ça c'est pas un open bar ?!"
Arrête t'es trop drôle je décède là.
J'ai bien quelques connaissances dans ce train, mais la mission est trop importante, je décide de laisser tomber et me concentre sur mon envie de pisser.
Faut dire qu'au bout de deux heures et demi de trajet, on a TOUS envie de pisser, et ça nous rend bizarres. Nos postures sont de plus en plus crispées, nos gestes de plus en plus étudiés, rien ne doit compresser notre vessie, l'explosion nous guette à chaque caillou sur les rails.
La starlette me fixe en buvant doucement de l'eau et en secouant la bouteille.
Madame elle fait plein de bruits d'eau rien que pour me faire aller aux toilettes !
Nous sommes devenus des animaux, plus de règles, guerre sale. Alors je relève la babine pour montrer mes canines à la starlette et grogne. Elle rengaine alors sa bouteille lentement. Je commence à penser à l'éventualité d'uriner dans la canette de Coca qui trône sur ma tablette à côté du macbook ouvert sur lequel je n'ai toujours pas tapé un mot, trop absorbée par les intrigues se nouants dans la voiture 2.
Puis d'un coup, pof c'est la gare de Lyon. Je ne sens plus mes membres inférieurs, à cause de ma vessie qui doit probablement appuyer sur ma moëlle épinière. Paradoxalement je suis totalement déshydratée, et j'ai comme un goût de sang dans la bouche. Mais la guerre n'est pas terminée; place désormais à l'inévitable et ridicule course pour arriver en preum's à la station de taxi en façade du bâtiment, alors adieu la dignité et...
Course de meufs hystériques avec des grosses cernes et des tongs à paillettes poussant des valises de 25 kg à travers la gare de Lyon tout en serrant les cuisses pour contenir leur vessie.
Je vous demande de fermer les yeux une seconde pour imaginer cette scène.
Il se trouve que grâce à une sortie de piste de la starlette, je gagne la course.
Faudrait aussi préciser qu'il y a 100 taxis pour 10 péquins, mais ça minimise mon exploit.
Le taxi me jette chez moi. Terrassée par la fatigue de cette guerre ferroviaire, paralysée par ma vessie géante, boiteuse de cette foulure faite pendant la course, je m'effondre face contre matelas sur mon lit. S'en suivra un black out de 48 heures.
Et la sélection ? La compétition officielle ? Les prix ? Lars von Trier ? Les marches ? Les stars ? Le Festival International du Film de Cannes ?
Franchement ? J'en sais rien. Et je crois que je m'en fous.
Bisous !





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